La forme en un seul morceau

« Le costumier, comme tout plasticien,
dispose de trois éléments, et de trois seulement :
la couleur, la forme, la matière.
C’est de la justesse de leur rapport que naîtra l’œuvre. »
Geneviève Sevin-Dœring

Toujours en rassemblant les pièces du puzzle, j’ai retrouvé mon étude sur  « la forme » que j’avais  développé à l’école des Beaux Arts de Marseille, il y a déjà 20 ans de ça. A cette époque, je m’intéressais aux peintres des fondateurs du «  Supports-Surfaces » comme Claude Viallat, aux découpages de Matisse, aux processus de moulage de Max Charvolen, à la peinture de Serge Poliakoff et à la méthode de coupe en un seul morceau de Geneviève Sevin-Dœring.

Trois oeuvres de Max Charvolen
Claude Viallat
Geneviève Sevin-Doering
Claude Viallat
Henri Matisse
Serge Poliakoff
Henri Matisse
Coupe en un seul morceau, Geneviève Sevin-Doering

Comment une forme géométrique apparaît-elle ?
Comment est-il possible que quelque chose comme cela puisse apparaître ?

Je composais une musique artistique intuitive. Je frappais le rythme, la cadence. J’organisais les notes en découpant dans les tissus des morceaux de formes géométriques que j’assemblais en faisant une couture. Peu à peu, pas à pas, ce qui ne s’envisageait pas, arriva. L’imbrication des formes et des couleurs qui s’étalent en surfaces planes au mur. L’inattendu, l’improbable ! La forme se retrouve alors suspendu dans l’espace. Le rythme est dans le temps, il agit et se met en place naturellement pour créer une sorte de tableau. Le plasticien disposant de trois éléments seulement, « la couleur, la matière et la forme », fait naître une œuvre. C’est dans la justesse, la recherche d’un aspect harmonieux résultant d’une disposition irrégulière et équilibrée que tous ces éléments prennent places pour une symphonie de couleurs.

Forme EB 04
Forme EB 03

« Je suis intéressé par tous ces rapports spatiaux qui entourent le corps comme des sortes de costumes.
J’aime à me dire qu’en les mettant à plat, je les ouvre comme une fleur. C’est par son dépeçage, son émiettement,
par une mise en évidence de ses caractéristiques que commence le voyage. » Max Charvolen

Je possède l’art de la doublure ou l’art de me cacher. Je cale, je bloque, je coupe, j’assemble. Je dispose à plat, comme un plan en architecture, puis je l’adapte au corps. Pourquoi je fais ça ? Je ne sais pas. L’imbrication des formes assemblées en textile se déconstruit inconsciemment de manière intuitive et irréfléchie. Il se crée alors un dynamisme dans le droit fil d’un concept. La forme géométrique devient alors libre de s’appliquer et de s’adapter au corps, au mouvement et à l’imprévu. Le mouvement est une étincelle de vie qui rend l’art humain réaliste. L’artiste constructeur affirme, qu’il trouve en lui, une autre manière de s’exprimer, unique et sincère.

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Forme EB 07
FORME ESTELLE BELLIN 05
FORME ESTELLE BELLIN 09
FORME ESTELLE BELLIN 11
FORME ESTELLE BELLIN 02
Forme EB 12

« Il faut travailler beaucoup pour tirer les leçon de ce que l’on fait. Ce n’est pas les autres qui vont vous donner la clef,
les clefs ont les a en soi il faut les trouver dans ce que l’on fait. C’est le travail qui vous indique la voie, il faut la suivre. » Claude Viallat

529 Forme 01
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FORME ESTELLE BELLIN 17
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J’avais créé des pièces en tissus qui devaient au final s’envelopper autour du corps et l’habiller tout en s’affichant à plat sur un mur. Le corps humain, la sensualité que peut dégager l’attitude d’un corps, cela m’émerveille. La forme a une importance pour moi, c’est un système. Représenter en grande dimension, aller à l’essentiel de la forme, le vêtement devient à la fois « création visuelle » et « outil fonctionnel ». Superpositions, couches successives de couleurs, les nuances, les contrastes, les tons chauds et froids, les mots ou les maux pour solliciter la rencontre ou l’éloignement, peut-être occuper un espace vide en suspens, jouant sur l’équilibre et le déséquilibre.

Masque 03
Masque 02
175 Affronter son faux self 03
175 Affronter son faux self 02
175 Affronter son faux self 01
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195 Diifculté parce que contrainte
195 Diifculté parce que contrainte bis

« Le papier découpé me permet de dessiner dans la couleur. Il s’agit pour moi d’une simplification. » Henri Matisse

LE MASQUE VRAI SELF ou FAUX SELF : Difficulté parce que contrainte ? 

« Le VRAI SELF est la manifestation de l’image qu’un individu se fait de lui même quand il se sent en confiance ainsi que dans son milieu. Tandis que le FAUX SELF est un mécanisme de défense ou d’adaptation qui se met en place inconsciemment pour faire face à un milieu menaçant ou contraignant et est surtout représentatif d’un rôle qu’on lui aurait imposé. Une capacité à s’adapter tel un caméléon … »

Je me suis fondue dans la masse pendant des années et mon vrai self est passé en second plan. J’ai voulu l’effacer, le mettre à la poubelle. J’ai fait une erreur fondamentale, j’ai investi des années entières dans la mauvaise direction. Je ne me suis pas posée les bonnes questions. Je me suis toujours senti différente des autres. Plus j’étais seule, plus j’étais isolée, plus je perdais le contact avec la norme et c’était difficile de me conformer. Alors je suis rentrée dans un moule et j’ai mi un masque pour jouer le jeu de la comédie. Finalement j’étais incroyablement adaptable au système. J’étais assez bonne à ce jeu de ne pas réellement m’écouter. Je portais en moi la solitude mais cela ne se voyait pas sur ma figure. Et dans ma tête, j’avais toujours la possibilité de m’échapper, de rêver, d’être sur mon petit nuage à côté des étoiles. A l’école des Beaux arts, j’avais également réalisé des masques. C’est fou comme l’inconscient parle tout seul. Je jouais déjà avec la notion de faux-self, savoir se camoufler pour se protéger. Il y a chez chacun d’entre nous un vrai-self et un faux-self. Je n’avais pas compris que l’art est là manière de s’exprimer, un langage puissant qui peut aider et soigner. Aujourd’hui je laisse libre cours à ma spontanéité, mon authenticité, être vrai, pure.

Pardonne toi, toi même. Toi comme objet, et aussi soit le sujet, le possesseur ou le créateur. Assume ton double rôle créateur et témoin. Lucidité recouvrée, ouvre les yeux. L’équilibre est là. Ton fonctionnement normal par tes facultés intellectuelles sont en harmonie. Finalement mon corps va (re)devenir une sculpture car je vais composer à nouveau sur lui. Comme si je cousais les morceaux de moi-même retrouvée.

Hommage à ma professeur Geneviève Sevin-Doering, grande costumière, révolutionnaire de la conception d’un vêtement autre, coupe en un seul morceau. Documentaire « Dans l’armoire du monde », de Hélène Lioult et Youngran Perron-Kim :

« Je ne peux pas habiller quelqu’un qui m’est antipathique. Au théâtre, il y a des lignes directrices : un texte, un metteur en scène, des personnages, la personnalité des acteurs. Autant de guides. Au théâtre, on n’habille pas un être, on habille d’abord un personnage, l’extérieur. On colle au rôle en essayant de le rendre vraisemblable, et elle, la personne privée, on l’oublie. Habiller quelqu’un, un homme, une femme, c’est tout à fait différent, c’est habiller le corps et la tête. Habiller une personne, c’est aller jusqu’au fond d’elle. Et aller au fond des gens, c’est grave. Si on habille loin du corps, une cape, un manteau, c’est moins délicat. Mais plus on se rapproche du corps, plus on entre dans l’intimité crue, plus ça intensifie les rapports. Et à ce moment là, c’est comme dans l’amour : tout compte. Les mouvements des gens, leur façon d’être, leur façon de vivre dans le vêtement. Il faut que j’aie de l’amitié, de l’affection, que je les aime pour les habiller. Mais il y a des gens qui ne sont pas aimables, dans le vrai sens du terme. Parce qu’ils ne s’aiment pas, ou parce qu’ils ont triché avec eux-mêmes. Et ça, je le sens. En les habillant, je le sens terriblement, parce que le vêtement est vraiment un révélateur. Parfois aussi, quelqu’un veut en fait que le vêtement l’aide à paraître ce qu’il n’est pas. Dans ce cas, je refuse. C’est un choix arbitraire et peut-être injuste, mais c’est le mien. S’il s’en trouvait d’assez honnête pour me dire :  » Faites-moi un vêtement pour tricher « , alors ça ne me gênerait pas, je ferais comme au théâtre, un costume. Mais s’ils veulent que je leur donne ce qu’ils ne sont pas, ça ne marche pas. De toutes façons, ils ne pourraient pas l’assumer. La dernière chose, la plus troublante, c’est le refus de la beauté. Pas la beauté d’un vêtement, mais celle qui sort par le truchement du vêtement. La beauté cachée, qui n’a rien à voir avec celle des magazines. Eh bien, certaines personnes la rejettent, paniquées. Peut-être qu’on ne peut pas supporter de se voir belle quand on est persuadée d’être moche ? »
Geneviève Sevin-Doering

© Estelle Bellin 2024

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