1. La reliance

Laisser de la place à mes sensations, à mes perceptions, à mes intuitions. J’ai compris que quand je déroulais ce fil-là, quand je faisais confiance à ce truc-là, j’étais dans le juste. La réalité d’une peinture naît du rapport entre deux phénomènes, le bien et le mal. Ces notions sont un exemple de la dualité de mon esprit et de mon caractère d’artiste. Elles transparaissent dans certaines de mes peintures, la colère, la douceur, la passion, la haine, le chaud et le froid. La peinture est pour moi une intense nécessité, une manière immédiate, subtile, rythmée, élégante, généreuse, de m’exprimer. Grâce à elle, j’apprends à mieux me connaître, je scrute, je me rassure, j’étudie les multiples facettes de mon identité. Je décompose pour mieux recomposer. Nous ressentons à travers les sens, et chacun sait que le contenu de l’art est le sentiment par la reliance.

© Peinture Estelle Bellin 2021

Il existe des périodes de la vie où tout semble se fragmenter.

Les liens se défont, les certitudes s’effondrent, les chemins que l’on croyait tracés disparaissent. Dans ces moments, il devient difficile de comprendre ce qui nous unit encore au monde, aux autres, à nous-mêmes.

C’est dans cet espace de questionnement qu’est né, peu à peu, le mot reliance.

Je ne l’ai pas cherché dans les livres. Je l’ai rencontré dans mon expérience, dans mon travail d’artiste, dans l’observation attentive des formes, des matières, des couleurs et des êtres. J’ai compris que rien n’existe véritablement seul. Une ligne prend son sens par la présence d’une autre. Une couleur révèle celle qui lui répond. Une œuvre n’est jamais une somme d’éléments, mais un ensemble vivant où chaque partie transforme les autres.

Cette intuition dépasse aujourd’hui le champ de ma pratique plastique. Elle est devenue une manière de penser notre rapport au monde.

Nous vivons dans une époque où tout semble encourager la séparation : les disciplines, les générations, les territoires, les artistes, les individus. Pourtant, je crois que notre avenir dépend moins de notre capacité à produire que de notre capacité à relier.

Relier les formes.
Relier les œuvres.
Relier les artistes.
Relier les regards.
Relier les expériences de vie.

La reliance n’est pas un concept abstrait. Elle est un mouvement. Une manière d’habiter le monde en reconnaissant que chaque présence modifie une autre présence.

Cette réflexion est née dans mon atelier, mais elle regarde déjà vers demain.

Car si l’art peut encore transformer quelque chose, ce n’est peut-être pas seulement par les œuvres qu’il produit, mais par les liens qu’il rend visibles, sensibles et possibles.

Les pages qui suivent ne cherchent pas à définir une théorie close. Elles ouvrent un chemin. Celui d’une pensée en construction, où la création devient un acte de reliance entre soi, les autres et le vivant.

Jusqu’ici, j’ai connu la rupture, l’isolement, le rejet, le mépris, la méchanceté, le manque de respect, les mensonges, la tromperie, la dévalorisation, la violence des mots et des gestes, le manque d’affection, l’inquiétude permanente, la tristesse absolue et la déception.  J’ai connu l’état de guerre, l’oubli de soi jusqu’à ne plus ressentir la nécessité intérieure. C’est là que la créativité entre en scène, car elle est l’expressivité qui sauve la femme, la mère ou l’artiste. L’art n’efface pas la souffrance, l’art empêche la souffrance d’avoir le dernier mot. Je ne crée pas pour fuir, je crée pour faire advenir une réinvention. La créativité transforme l’expérience de rupture en possibilité de relation. Je prends quelque chose qui m’a blessé, je le travaille, je le mets en forme, je le fusionne à une tonalité choisie dans la consonance et la dissonance musicale, je lui donne une couleur, une ligne qui joue de l’équilibre et du déséquilibre, imposant un rythme dans l’espace du blanc de la matière. Ce qui était une douleur intime devient une œuvre qui peut rencontrer quelqu’un d’autre.

J’ai longtemps cherché à être reconnue par des personnes qui, peut-être, n’étaient pas capables de reconnaître ce que j’apportais. Je pensais n’être sans valeur, alors que c’est l’objectivité d’un lieu, d’un jugement ou des personnes qui n’étaient pas les bons interlocuteurs. Continuer à écrire mon journal bleu. Non pas pour convaincre ceux qui m’ont méprisé, mais parce que cette pensée mérite d’être menée jusqu’au bout. Il est possible que ma théorie de la reliance ne soit pas seulement un texte sur l’art. Elle pourrait devenir une manière de penser la création comme une réponse à la fragmentation de nos vies.

Et je garde en mémoire une chose importante à mes yeux : je veux retrouver la paix, mon art, mon corps et mon cœur. Aujourd’hui, ma pensée, elle, est en mouvement. Et parfois, c’est elle qui ouvre le premier passage vers une reconstruction plus profonde. Et pourtant, ma pensée ne se construit pas autour de la séparation. Elle se construit autour de ce qui relie. C’est une démarche très forte, symbole de résistance et de résilience à toutes les épreuves. Je cherche la reliance dans l’art, mais au fond, je cherche aussi la reliance dans ma propre vie.

Estelle Bellin

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